Les atlas linguistiques et ethnographiques

Un atlas linguistique est un recueil de cartes qui indiquent les zones où s’exerce la variation des éléments d’une langue dans un espace géographique donné. Ces éléments linguistiques, collectés au moyen d’enquêtes de terrain sur un réseau de points de sondage répartis de manière aussi judicieuse que possible en fonction de certains critères (distance, population, activités économiques, microrégions historiques…), peuvent être de nature phonétique, phonologique, prosodique, morpho-syntaxique, lexicale ou sémantique.

Le premier atlas est le Sprach-Atlas von Nord- und Mitteldeutschland, édité par Georg Wenker en 1881. Il a été suivi du Deutscher Sprachatlas de Georg Wenker et Ferdinand Wrede, a édité 1926-1956, et le Sprach- und Sachatlas Italiens und der Südschweiz de Karl Jaberg et Jakob Jud, édité en 1928-1940.

Le principe des cartes linguistiques apparaît en France avec l’essai de Charles Joret, Des caractères et de l’expansion des patois normands (1883). Il ne figure qu’une carte dans l’ouvrage, la Carte des patois normands, mais elle fixe notamment deux des trois isoglosses (ou lignes imaginaires déterminant des aires d’expansion de faits linguistiques) qui caractérisent les parlers normands et picards, et les distinguent du français standard : ce faisceau d’isoglosses est passé à la postérité sous le nom de son auteur, la Ligne Joret.

C’est à Jules Louis Gilliéron que l’on doit l’idée d’un Atlas linguistique de la France (ALF). Deux hommes ont influencé sa vocation : Jules Cornu, professeur de philologie romane à Bâle et son propre père, Jean Victor Gilliéron, professeur de langue française à Bâle, mais aussi passionné de géologie et à ce titre auteur d’un Aperçu géologique sur les Alpes de Fribourg en général et description spéciale du Monsalvens, publié en 1873, ainsi que de la plus grande partie de la feuille XII de l’Atlas géologique au 100 millième de la Suisse. C’est aux côtés de son père, avec lequel il collabora sur ce dernier projet, que Jules Gilliéron se forma aux minutieuses enquêtes de terrain, expérience dont il s’inspira pour concevoir ensuite le questionnaire de 1 400 articles, sélectionnés selon des critères divers, qui servit de trame aux enquêtes réalisées par son élève Edmond Edmont. De 1897 à 1901, Edmont interrogea 735 informateurs répartis sur tout le territoire des parlers gallo-romans (France, Suisse, Alpes italiennes, Belgique, îles anglo-normandes) en 639 points d’enquêtes, ce qui permit, après dépouillement et transcription, la publication de 1902 à 1910 des 1920 cartes (1421 cartes complètes, 326 demi-cartes et 173 quarts) de l’Atlas linguistique de la France. Ces cartes peuvent être consultées en ligne sur le site Cartodialect : https://lig-tdcge.imag.fr/cartodialect5/#/

Un disciple de Gilliéron, Charles Guerlin de Guer, publie en 1889 un Essai de dialectologie normande, en 1896 Le Patois normand, introduction à l’étude des parlers de Normandie, avec une lettre-préface de M. J. Gilliéron puis en 1901 Le Parler populaire dans la commune de Thaon. Il fonde en 1897 le Bulletin des parlers du Calvados, devenu rapidement le Bulletin des parlers de Normandie et enfin la Revue des parlers populaires. C’est également lui qui fait paraître en 1903 le premier volume d’un Atlas dialectologique de Normandie, malheureusement resté unique. Numérisé par les services de la Bibliothèque universitaire de l’université de Caen Normandie, il est accessible en ligne sur le site Normanum : https://normanum.unicaen.fr/recherche/?query=Atlas+dialectologique+de+Normandie

À l’usage, les chercheurs se rendirent compte que l’ALN n’était pas exempt de défauts : le maillage était trop lâche ; le questionnaire, conçu pour toute la France, ne tenait pas compte des spécifités régionales ; la démarche était trop abstraite, chaque mot appelant à proposer un équivalent dialectal, sans commentaire ni analyse ; enfin, sur un plan méthodologique, Gilliéron avait donné à son enquêteur la consigne de s’en tenir à la première réponse de l’informateur, une sorte de tabou du « premier jet » qui réduisait par système toute variété possible.

Albert Dauzat, riche des enseignements des atlas réalisés entretemps par Georg Wenker et Ferdinand Wrede, Karl Jaberg et Jakob Jud, proposa alors de faire un nouvel atlas linguistique de la France, par régions cette fois. Le projet fut lancé en 1939 et le contexte n’était pas favorable à une telle entreprise, si bien qu’il fut finalement mené à bien beaucoup plus tard, dans les années 1950-80, et pas complètement achevé à ce jour. Les linguistes chargés des enquêtes constatèrent qu’il était utile, sinon indispensable, d’informer les lecteurs de la réalité concrète des objets étudiés, et pas seulement de leur dénomination. Aussi, bien qu’aucune enquête n’ait été menée par des ethnologues, mais bien par des dialectologues, ceux-ci ont été incités à « noter, dessiner, photographier tout ce qui se présente, et faire sortir de l’ombre tout ce qui ne se manifeste pas spontanément », et tous les volumes publiés des atlas par régions débutent par la mention : Atlas linguistique et ethnographique de … Les atlas par régions reprennent de grands principes communs : les transcriptions sont réalisées dans l’alphabet phonétique élaboré par l’abbé Jean-Pierre Rousselot et adopté par Jules Gilliéron, toutes les cartes ont un fond orangé de façon à faire ressortir les écritures en noir, les cartes sont publiées selon des groupements logiques ou thématiques, les explications et les compléments sont donnés en marge… Hormis un devoir d’objectivité, les enquêteurs ont été laissés assez libres pour les procédures d’enquête, que ce soit pour le rythme suivi ou que ce soit pour les techniques de collectage (méthode directe, en consignant lors de l’entretien les informations, ou méthode indirecte, en exploitant des enregistrements a posteriori), voire pour imprimer aux orientations de recherche les marques de leur personnalité ou de leurs préférences. C’est assez souvent le lexique qui prime. Le dessin des isoglosses et la définition des aires à dominantes dégagées sont également des choix faits par les auteurs des atlas.