Sauvegarde et valorisation des Parlers normands
Le projet de sauvegarde et de valorisation des parlers normands et l’Atlas linguistique numérique de la Normandie
Dans l’histoire de la langue française et celle de la littérature française, la Normandie tient une place de choix.
Le plus ancien et le plus complet des manuscrits de la Chanson de Roland est rédigé en anglo-normand et témoigne de l’influence du dialecte normand bien au-delà du simple duché de Normandie. Aujourd’hui connu par les seuls spécialistes, Wace a marqué le XIIe siècle de son empreinte : Chrétien de Troyes n’aurait sans doute jamais traité de la Matière de Bretagne s’il n’avait eu connaissance du Roman de Brut et l’historiographie médiévale doit beaucoup au modèle donné par le Roman de Rou.
Dès la fin du XVe siècle, nous voyons une littérature dialectale se développer en Normandie, en particulier à Rouen, et elle restera prospère, sous différentes formes, jusqu’à aujourd’hui.
Les premiers glossaires et dictionnaires de patois se multiplient à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle et la dialectologie normande est « fondée » à l’université de Caen dès 1898 par Charles Guerlin de Guer, soit quinze ans seulement après « l’invention » de la dialectologie par le Franco-Suisse Jules Gilliéron.
Pourtant, les langues régionales et minoritaires, ainsi que les parlers locaux, connaissent depuis une centaine d’années une évolution qui fait craindre leur disparition et suscitent des débats politiques parfois violents. C’est dans ce contexte que la Région Normandie a engagé en 2019 un projet de sauvegarde et de valorisation des parlers normands.
Le premier axe qui a été suivi en Normandie vise avant tout à réconcilier la population dans son ensemble avec son patrimoine linguistique. La valorisation des parlers normands est indissociable d’une connaissance de ce qu’ils sont réellement, en toute objectivité. Toutes les actions de vulgarisation ou de communication, toutes les formations prodiguées, doivent concourir à ce que les Normands se réapproprient le parler local de leurs grands-parents ou qu’ils le découvrent. Si les freins d’une conscience linguistique dépréciative sont levés, le dialogue intergénérationnel devient plus aisé et la transmission de cet héritage en est facilité.
C’est aussi pour cette raison qu’il faut poursuivre et amplifier la recherche scientifique, former si possible de nouveaux dialectologues. Si nous ne sommes pas en mesure de contrarier suffisamment l’évolution en cours, au moins devons-nous continuer un indispensable et urgent travail de collectage et de documentation. Il nous revient de créer les outils qui permettront dans l’avenir de connaître encore la réalité des parlers normands et peut-être de disposer des moyens nécessaires à sa sauvegarde, voire à sa revitalisation. L’enseignement ne peut se concevoir que dans le respect de l’authenticité du fait dialectal et dans une formation aussi documentée que possible des enseignants, sans parti pris ni posture idéologique.
Des projets tels que l’Atlas linguistique numérique de la Normandie et Paroles de Normands (https://mrsh.unicaen.fr/parolesdenormands/) sont en sens fondamentaux.
Les données consignées dans l’Atlas linguistique et ethnographique normand (ALN) sont très riches. Elles le sont sur un plan linguistique pur, en termes de phonétique, de morphologie, de syntaxe et bien sûr de lexique : elles fondent ainsi les connaissances de la dialectologie. Elles le sont également sur un plan ethnographique, puisqu’elles rendent compte d’un monde rural désormais bouleversé, sinon disparu.
Toutes ces données sont cependant peu accessibles pour le grand public. Les atlas linguistiques sont peu répandus, difficilement accessibles au sein de bibliothèques spécialisées, et d’un usage rendu ardu par l’usage notamment d’un alphabet phonétique connu des seuls spécialistes.
Le projet d’Atlas linguistique numérique de la Normandie vise à rendre facilement accessibles et à valoriser les données de l’ALN en les publiant sur une plateforme numérique et en les enrichissant de ressources interactives (enregistrements sonores et visuels, collections du Réseau des musées normands…). C’est ainsi un accès direct aux éléments constitutifs d’un patrimoine et d’une culture propres à la Normandie qui sont désormais rendus possibles, n’importe où à travers le monde.
